Bioforce 85 - 86
BIOFORCE 85-86

Lors de mon séjour de 2 ans en République de Djibouti, j'ai participé à une campagne de vaccinations organisée par l'institut Mérieux de Lyon sous la houlette de Madame Mitterrand.
Cette vaccination concernait surtout les enfants de un à sept ans. Ils recevaient le vaccin contre la rougeole, maladie au taux de mortalité élevé à Djibouti. L'autre vaccin, contre le tétanos, concernait les filles à partir de 12 ou 13 ans car à cet âge là, un éventuel accouchement pouvait mal se passer et provoquer des infections à la mère.
Ces problèmes m'ont plongé dans la réalité des pays du tiers monde.

Donc pour s'occuper de cela, le détachement de l'ALAT de Djibouti (DETALAT) a été retenu.
Chaque équipage, composé d'un pilote, d'un mécanicien et d'un médecin militaire Français, partait le matin au levé du jour se mettre en place dans un gros village du territoire.

Le premier jour, nous avons donc décollé direction DIKHIL à environ 80 kilomètres au sud ouest de Djibouti. Là, un infirmier Djiboutien a embarqué et on est parti se mettre en place pour la première séance de vaccinations.
Avec la carte au 100 000, il fallait retrouver l'endroit appelé ALAILOU prés du lac ABBE en rase campagne, à 1000 mêtres environ de la frontière Ethiopienne .
La machine posée, nous avons descendu le matériel et attendu. Et où il n'y avait pas âme qui vive dix minutes auparavant, nous avons vu arriver de partout des adultes accompagnés d'enfants de tous âges.

Les vaccinations ont duré toute la matinée. Certains petits patients n'appréciaient pas du tout la brêve piqûre faite au pistolet pneumatique .
L'infirmier s'occupait des relations publiques et remplissait les carnets de vaccinations.
En fin de matinée, nous avons redécollé pour DIKKIL, afin de ravitailler la machine et l'équipage. Le kérosène était livré dans des fûts de 200 litres et le plein fait à la pompe Japy manœuvrée par un militaire du régiment local. L'équipage mangeait des rations militaires.

L'après midi, direction ABA ( tout un programme ) L'aire de posé (DZ) prévue était sur la carte un gros point avec un nom, mais dans la réalité il n'y avait rien. Les noms de villages couvrent en fait une région plutôt qu'un point particulier, et où l'on s'attend à trouver des maisons ou au moins des cases, il n'y a que des cailloux. car le territoire de Djibouti se compose essentiellement de terres arides recouvertes de pierres volcaniques. Avec un filtre rouge, je suis sûr que les photos de la planète Mars ont été prises là-bas J. Les vaccinations ont duré toute l'après-midi, et nous sommes rentrés à Djibouti après avoir laissé l'infirmier à DIKKIL. Cette première journée s'était passée sans problèmes. Les autres jours se sont déroulés sur le même scénario. Nous sommes allés à MOULHOULE dans l'extrême Nord, près de la frontière Ethiopienne. Là, la vaccination se faisait dans un fort Djiboutien garde frontière. Le poste de douane se composait d'un tabouret et d'un toit en tôle de un mètre sur un mètre et tenu par quatre piquets.

Au mois de Mai suivant, lors de la campagne de rappel de vaccin j'ai pu retrouver un médecin que j'avais connu à l'ESALAT cinq ans plus tôt
Ma région de vaccination n'était pas la même. Nous avons décollé pour TADJOURAH, de l'autre coté du golfe du même nom pour y prendre l'infirmière, Sœur Béatrice, qui habitait à TADJOURAH depuis 26 ans. Elle s'occupait du dispensaire local et s'était portée volontaire pour cette mission. Nous avons décollé pour ASSAGEILA. Ce village possédait une grande piste en terre pour les Transall de l'Armée de l'Air Française. Comme repère c'était plus facile à trouver. De là, après un plein (limité à cause du devis de poids et de la chaleur) nous avons redécollé pour Bouya, dans le nord , au pied du MOUSSA ALI , montagne culminant à plus de 2000 m.
Un infirmier nous attendait. Il avait retrouvé toutes les familles concernées par la première vaccination ce qui peut paraître extraordinaire dans des régions sans moyen de communication modernes.. Même le chef du village était venu en personne superviser le bon déroulement des opérations.

Nous avons changé de place plusieurs fois dans la journée,. Tout se serait bien passé si la machine n'avait pas fait des siennes. Le boîtier de démarrage avait des sautes d'humeur et refusait la mise en route. C'était un problème de bloc électronique et non de robinet électrique comme sur l'Artouste de l'Alouette II. et donc non " dépannable " sur place. Après plusieurs tentatives infructueuses et quelques coups sur le boîtier élec, on a réussi à mettre en route. Ouf ! Nous nous ne voyions pas coucher sur place ici à BALHO, sans bagage et perdus au milieu de rien.. Mais ça n'était pas terminé. Il fallait aller à ASSAGEILA pour ravitailler afin de rentrer sur Djibouti. A force de courts déplacements nous avions sous-estimé la consommation. Le témoin de bas niveau s'est allumé, et toujours pas de terrain en vue. Nous avons volé quelques minutes comme ça. Il a fallu prendre une décision rapide. Pas de terrain dans les 5 minutes au chrono, on posait et on appelait des renforts. A quatre minutes passée nous avons eu le terrain en vue, mais encore assez loin. Nous avons donc continué en réduisant la puissance et en nous préparant à toute éventualité. Posé direct sans fioritures à coté des fûts, et surtout gros soupirs de soulagement.

Le lendemain j'ai changé de machine pour ne plus avoir de problèmes de démarrage et nous sommes repartis en campagne. La DZ, dans la région des MABLAS (zone montagneuse au nord de Tadjoura) était au fond d'une cuvette entourée de hautes collines.
Le chef du village nous attendait. Personne n'avait touché à la nourriture attendant l'autorisation du chef et de lui seul.
Ils avaient tué trois beaux agneaux pour nous, en remerciements. Nous n'avons pas pu les prendre car la mission de la journée commençait juste et la viande n'aurait pas supporté une journée dans l'hélico. C'était horrible, car ces pauvres gens qui ne mangeaient de la viande que rarement et pour de grandes occasions se retrouvaient avec de la chair fraîche pour un certain temps. Les moutons avaient été tués pour rien.

Mes souvenirs de ce jour sont plus précis que tous les autres car plus marquants. D'aussi loin que pouvaient porter les yeux sur les collines, nous voyions arriver des adultes accompagnés d'enfants habillés "comme un dimanche". Malgré la température, ils avaient de jolies vestes, chemises, pantalons, et chaussures (qui devaient certainement les faire souffrir car elles n'avaient pas du servir souvent ). Toutes ces petites troupes arrivaient et s'installaient en attendant la piqûre. Je distribuais des bonbons à ceux qui pleuraient et aussi aux plus courageux pour ne pas faire de jaloux.
A midi, le chef du village nous a invité à mangé chez lui. Comme sa case était à une dizaine de kilomètres, nous y sommes allés avec la machine. Le vieux monsieur s'est installé sur le troisième siège frontal de l'Alouette III, très dignement, et quand tout le monde fut sanglé, nous avons décollé. A ma grande surprise, le chef n'a eu aucune appréhension ni peur et nous a montré la direction de sa maison sans hésiter, ce qui montre un certain sens de l'orientation que tout le monde n'a pas, surtout lors du premier vol en hélico en place avant. Après quelques minutes de vol nous nous sommes posés à proximité de la case en pierres.
En guise d'apéritif, , nous pûmes gouter du lait caillé de chamelle; avec les grumeaux, le goût en est très particulier. En plat de résistance le chef nous proposa du ragoût de mouton et du riz. Pour boisson il y avait de l'eau. Et là, quelle surprise! C'était de l'eau aussi douce que l'eau minérale de métropole. Elle devait venir d'une source dans les hauteurs avoisinantes. A Djibouti, l'eau du robinet était très saumâtre et celle en bouteille (venant de l'usine de TADJOURAH et portant le même nom) était saumâtre tout court.(70 mlg de sel par litre d'eau ). Cela faisait un an que je n'avais pas bu une eau d'une telle qualité.

Après le repas nous sommes retournés sur la DZ et y avons fini la journée. Lors des pauses, nous allions nous promener pédestrement dans les environs. Nous avons découvert de superbes sites avec de l'eau et de petites cascades, choses très rares sur le territoire. Ces endroits, sans papiers gras ni mégots, ne sont accessibles qu'à pied et très loin de toutes voies de communications.
-----
La Campagne s'est terminée en milieu de semaine et le train-train de la vie quotidienne a repris le dessus. Mon carnet de vol garde le souvenir de ces missions. Je suis très heureux d'avoir pu y participer car j'ai vu de merveilleuses choses humaines que beaucoup de gens n'ont et ne verront jamais.
Mes meilleurs souvenirs à Pierre-François, Jean-pierre, Patrick et Eric, mes quatre pilotes de cette épopée.
| < Préc | Suivant > |
|---|