Cap plein ouest

Cap plein ouest


Pierre Neveu



Stage 4 P2 62 (je crois), bon sang il y était enfin !
Il était parti prendre possession de son parachute, tout seul comme un grand, et rejoignait le parking vers son Nord 3202 (3/2) qui l'attendait pour un vol solo, avec comme mission : " virages autour d'un point et huit paresseux ".

 

nord 3202

 

 Pourvu qu'un mécano soit là pour la mise en route en cette deuxième partie de l'après-midi et qu'il n'y a pas de panne au démarrage... Ah! si ses amis le voyaient, ceux de son aéro-club surtout. Il faisait chaud , le temps était beau , la vie était belle..
19 ans , brigadier ! Vous vous rendez compte? Même s'il ne devait pas terminer le stage, il aurait volé sur 3/2! Le sacrement! Salut, les anciens qui ont l'on fait rêver , Clostermann, Léon Biancotto, Carpentier , Rozanof, Yeager, Goujon que sais-je encore , et aussi ses anciens moniteurs dans le civil ! Il les rejoignaient tous , il faisait presque partie de leur vie !

Bref, arrivé sur la zone de l'exercice , après quelques virages et huit paresseux, mon gars se dit:
" Et si je voyais ce qu'il a dans le ventre ce 3/2 , le temps est beau , la brume est sèche et rend la visi horizontale assez courte , on ne me verra pas voltiger.... ".
Et le voilà parti dans une hasardeuse voltige pendant une vingtaine de minutes, le cœur serré …et pas que lui !
Mais après, il fallut rentrer à Dax , le temps de vol était arrivé à son terme.


" Bon , j'ai dû me laisser déporter pendant mes arabesques et je dois être au sud de Dax, puisque le relief en dessous de moi est vallonné. Bien , je prend le cap plein Nord et même je vois une voie ferrée en dessous qui va me ramener obligatoirement à Dax . " se dit-il. Logique , non ?
Sa carte ? Il l'avait oubliée dans la salle de cours , mais ça n'était pas grave , il connaissait un peu toutes ces zones d'exercices

 

Après un certain temps il dut se résoudre à appeler la base, pour "qu'ils ne s'inquiètent pas " de son retard. A vrai dire il était un peu paumé, et bientôt la base école finirait sa journée et par manque de chance le 3/2 avait déjà fait une rotation et le plein d'essence n'était que de moitié environ ! Mal parti.
Début de panique à l'école, mais il y avait encore des moniteurs en l'air .
Les conseils fusent sur la VHF :
" Prend le Cap plein Ouest et quand t'arrives sur les bords de la mer, fais des virages et on vient te chercher ...( Ca on lui avait répété mille fois en cours ce qu'on devait faire si on se perdait en vol !),
qu'est ce que tu vois ? combien il te reste d'essence ? etc... etc...

Mais mon pilote, sûr de lui , s'évertuait à garder le cap au nord et même super astuce il descendit en radada pour espérer voir sur la prochaine gare le nom de celle ci . Facile ! Et mieux encore il mit le 3/2 en croisière rapide , c'est excellent pour consommer plus et aussi pour voir défiler la gare sans pouvoir l'identifier!
Désespérée , toute la base école était en alerte. Il y avait bien la gonio, mais je crois qu'ils ne trouvaient pas la clef de la baraque où elle était , ou bien le responsable n'était plus là, je ne sais plus .
Revenons à mon copain ,... en l'air ... la jauge diminuait, en basse altitude au dessus des pins , trop bas et trop loin pour recevoir maintenant la tour de Dax qui, elle, le recevaient et le ras le bol s'installant, il envisageait déjà de sauter en parachute si le carburant devait manquer !


Et là miracle ! Une immense clairière devant le cockpit , il va pouvoir se poser, tant pis…
Oui mais , que sont ces grands cercles blancs comme sur un stade? Et ces fumerolles qui montent vers le ciel ? Et ces avions à réaction qui volent partout ?
Et puis tout d'un coup, encore mieux , une superbe piste en dur , d'au mois 4000 m et un bel étang au bout !
Sauvé et fièr de l'annoncer, il lance à la radio à qui veut bien l'entendre :
" Je suis à Mont de Marsan !!!"
Par précaution, pour ne pas finir son atterrissage dans l'étang en bout de piste , il prend la piste à contre QFU et oblige les chasseurs qui se posent à dégager en vitesse.

Pas fous, pendant ce temps à Dax, au renseignement donné par mon élève pilote, on téléphone à ....Cazaux : Vous voyez pas un petit avion jaune qui arrive chez vous ? Oui, oui, il vient de déboucher en radada travers piste ! il est si bas qu'on ne l'avait pas au radar! Ok ! On le réceptionne .... (j'en sais pas plus ....)
Mon pauvre copain qui pensait aller au mess des pilotes de chasse, passa la nuit avec les maître chiens, sans argent , juste avec sa petite combinaison de vol ( pas chaud la nuit).
" Démerdez-vous !" lui dit le colonel de la base de Cazaux !
Un sous-lieutenant fit remarquer au Colonel que ce pilote était élève et qu'on ne pouvait pas lui infliger d'infraction .

Le lendemain matin un autre Nord 3202 se posa sur la base de Cazaux avec à bord le moniteur de mon ami, le Chef Darrié (ou Darrier) un homme charmant, fait pour ce métier, plein de tact et que bien des élèves auraient aimé avoir comme monit, et son chef de stage, le Lieutenant Tartarin ( qui se prenait toujours des gamelles avec son solex sur les parkings.. Hi! Hi! Ca vous rappelle quelque chose ? Non ? c'est pas grave . On l'attendait à chaque virage le pauvre) .
Bref ! son moniteur devançant le chef de stage, demanda à son élève :
" Vous avez votre carte (aéronautique) ?
- Non Chef, je l'ai oubliée!
- Vite prenez la mienne!! Le Lt. Tartarin va vous la demander! "
Ca c'est un Monit ! Vous savez des vrais , des types qui comprennent tout, qui voient juste! Des gars dont le souvenir reste gravé dans notre mémoire pour la vie .
Donc retour à la DAX avec une petite leçon de nav en passant car on avait pas encore commencé la phase navigation. Ha !


Mais là, il fallut que mon copain affronte le responsable des stages avions , le Capitaine Fournier, vous savez celui qui faisait trembler tout le monde quand lui s'envoyait en l'air, il parait qu'il était très mauvais. Rumeur: faut bien se venger sur celui qui nous obligeait à avoir une tenue impeccable chaque matin . D'accord? Mais attendez la suite , vous aller voir que lui aussi c'était un sacré bonhomme !
Curieux de voir la tête de celui qui l'avait fait trembler , le Cne Fournier demanda à son stagiaire : Qu'est ce que tu crois piloter? Un avion ou une brouette? Et il lui envoya une bonne claque!
Vous savez , une claque comme un Père aurait donné à son fils dans un pareil cas, un fils qui ne s'en est d'ailleurs pas vanté quand même, et qui ne me l'a raconté que bien plus tard.
Le surlendemain, notre héros, pour ses copains, passa le tests des 40 heures avec succès . Il finit le stage normalement et fit une carrière dans l' ALAT très honorable.
Je retiens avec émotion l'attitude des ces trois moniteurs devant ce cas d'école , chacun dans sa fonction et son grade.
Que sont ils devenus ?
En tout cas durant toute ma carrière j'ai entendu raconter cette histoire , très souvent déformée, mais je crois savoir surtout qu'elle est restée très longtemps au service des stagiaires suivants, et qu'elle a dû éviter beaucoup d'erreurs similaires .


J'espère ne pas vous avoir ennuyé et vous remercie de votre attention .

 

 

 







 

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